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L’à-propos de Pierre Janet
dans la controverse sur les fausses-mémoires.

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Par Jean Côté , psychologue


S’il y a quelqu’un qui mérite d’avoir voix au chapitre dans la controverse des «fausses-mémoires », c’est bien Pierre Janet, qui a critiqué très sévèrement les thérapeutes de son temps qui voyaient un trouble sexuel à l’origine de toute pathologie: les psychanalystes. Par contre, il n’a jamais nié la réalité des réminiscences traumatiques à caractère sexuel. Bien au contraire!

A partir de sa longue expérience de clinicien, Janet affirme avoir connu des cas graves d’hystérie, dont celui d’Irène, une de ses plus célèbres patientes, où il n’y avait aucun problème sexuel. Il affirme aussi que très souvent les problèmes sexuels sont la résultante et non la cause de la névrose. A celà, on l’aura deviné, les psychanalystes ont répondu que c’est parce que Janet n’utilisait pas la psychanalyse qu’il pouvait faire de pareilles affirmations et que, bien sûr, s’il avait eu recours à la psychanalyse il aurait trouvé des troubles sexuels à l’origine des problèmes de tous ses malades. À quoi Janet a rétorqué de façon assez cinglante:

    Si la méthode de la psycho-analyse consiste à trouver à tout prix, même en se permettant les interprétations les plus invraisemblables et les plus saugrenues des idées fixes sexuelles, il est évident que ces auteurs ( eux aussi critiques de la psychanalyse) et moi-même nous n’avons pas fait de psycho-analyse. Mais avons-nous eu tort de n’en pas faire? Cette méthode d’interprétation sexuelle à outrance est justement ce qui est en discussion. Avant d’exiger son application perpétuelle à tort et à travers, il faudrait commencer par démontrer sa légitimité, par montrer sans interprétation la généralité des traumatismes d’ordre sexuel dans les névroses. A moins de tomber dans le cercle vicieux le plus manifeste, nous devons rechercher ces troubles sexuels sans psycho-analyse par le moyen de l’analyse psychologique ordinaire et selon les règles de cette méthode banale, nous n’avons pas le droit de les inventer. De quel droit nous imposerait-on une méthode que nos observations contribuent justement à discréditer.

    Dans ses études sur la pathologie de l’anxiété morbide, M. E. Jones rappelle les remarques que j’avais faites et sans les discuter il les supprime par ce reproche capital: « M. Janet, dit-il, n’a pas fait la psycho-analyse de ses sujets,...s’il avait fait cette psycho-analyse il aurait forcément constaté que ces défauts des fonctions génitales sont des troubles spécifiques dus aux premiers développements de la vie sexuelle des malades. » Hélas! M. Jones a raison, je n’ai pas fait la psycho-analyse, c’est-à-dire que je n’ai pas interprété les dires des malades dans le sens d’un dogme arrêté d’avance et je ne pouvais pas le faire, justement parce je ne croyais pas au dogme et que je cherchais à constater sa vérité. M. Jones raisonne commes les croyants qui n’admettent pas la critique de leur religion: « J’ai lu les livres sacrés, dit le sceptique, et j’ai trouvé en eux bien des contradictions et des incohérences. -- C’est que vous n’aviez pas la foi, lui répondra le Croyant, si vous aviez lu ces livres avec les yeux de la foi vous n’auriez pas vu ces contradictions. » Hélas, je vois bien qu’il faut avoir la foi pour comprendre bien les interprétations symboliques de la psychoanalyse....Ces exercices oratoires sont en réalité très faciles: avec un peu d’interprétation, de déplacement, de dramatisation, d’élaboration et avec très peu d’esprit critique on peut généraliser de cette manière n’importe quoi et faire rentrer tout dans tout.

    Le grand défaut de la psycho-analyse c’est ...qu’elle commence toujours une enquête à la recherche d’un souvenir traumatique avec la décision d’en trouver toujours un, à la façon de ces détectives qui de parti pris cherchent toujours le coupable dans la même direction. Ce qu’il y a de plus grave c’est que ces détectives finissent toujours par trouver un coupable là où ils le cherchent. C’est ce qui arrive également aux psycho-analystes: leurs méthodes leur permettent toujours de trouver ce qu’ils cherchent.
Tous les membres de la False Memory Syndrome Foundation souscriraient sans doute à ce dernier texte de Janet. On aura deviné sans peine que Pierre Janet n’était pas persona grata dans le milieu psychanalytique. D’ailleurs, Ellenberger considère les attaques des psychanalystes contre Janet comme l’un des facteurs importants qui l’ont fait sombrer dans l’oubli.

Pourtant Janet n’a jamais nié l’importance de la sexualité comme facteur de pathologie. Mais c’est avec raison qu’il en a dénoncé la généralisation:

    L’analyse psychologique a toujours admis que les névropathes avaient fréquemment des troubles sexuels, des aventures sexuelles et qu’ils conservaient souvent à propos de ces aventures et de ces troubles des souvenirs pénibles et dangereux...Tous les auteurs ont publié des faits semblables et M. Freud est simplement d’accord avec eux quand il décrit à son tour des perturbations génitales. La différence entre les deux conceptions est simplement une différence de degré, mais cette différence est capitale. Dans tous les cas où M. Freud dit: « tous les malades » l’analyse psychologique ordinaire dit: « quelques malades, un grand nombre de malades ». Nous retrouvons encore ici l’opposition entre la généralisation illimitée et la constatation précise.
« La constatation précise », voilà l’expression-clef!


« La constatation précise »

Par cette expression, Janet a tracé la ligne de conduite à suivre par rapport aux réminiscences traumatiques. En utilisant ses écrits, je vais exposer sa prise de position on ne peut plus pondérée qui est toujours valable et éminemment pertinente aujourd’hui dans cette controverse sur les « fausses-mémoires ».

Il ne faut pas voir des réminiscences traumatiques partout:

    Je n’ai jamais dit que toutes les faiblesses névropathiques étaient dues à des réminiscences traumatiques.

    Il ne faut considérer comme une réminiscence traumatique que celles qui ...déterminent des efforts constants aisément constatables et capables de déterminer de l’épuisement. Je ne saurais trop répéter qu’une grande prudence est nécessaire dans cette recherche et dans ce diagnostic. Sans doute les réminiscences traumatiques peuvent ne pas être toujours bien nettes et peuvent quelquefois se dissimuler sous divers aspects, mais il ne faut pas à ce propos se permettre toutes les interprétations trop faciles...Ce qu’il faut éviter c’est la subconscience que l’on ne voit jamais et que l’on se borne à construire à sa fantaisie.
Mais elles existent:

    ...il est impossible de nier qu’il se rencontre des cas...où un événement et les réactions qu’il continue à déterminer jouent encore aujourd’hui un rôle important dans la maladie.

    En recherchant les causes multiples de cet affaiblissement, j’ai été amené à reconnaître dans certains cas le rôle d’un ou plusieurs événements de la vie antérieure.
Dans les quatre principaux ouvrages de Janet publiés entre 1889 et 1903, soit L’automatisme psychologique (1889), L’État mental des hystériques (1894), Névroses et idées fixes (1898), Les Obsessions et la psychasténie (1903), 591 cas sont exposés plus ou moins longuement. De ce nombre, 257, soit près de la moitié, ont pour origine un traumatisme psychologique.

À l’état subconscient :

    Il faudrait passer en revue toute la pathologie mentale et peut-être même une partie importante de la pathologie physique pour montrer tous les désordres psychologiques et corporels que peut produire une pensée persistant ainsi en dehors de la conscience personnelle.

    Nous avons été forcé de reconnaître que dans beaucoup d’accidents, l’idée fixe qui devait les provoquer et les entretenir... ne pouvait être exprimée par le malade, car il l’ignorait complètement. Nous comprenons maintenant que ces idées pouvaient exister en lui, bien qu’il n’en ait pas conscience. Et ce n’est pas là une simple supposition vraisemblable, c’est un fait que l’on peut démontrer cliniquement. Combien de fois n’avons-nous pas montré que le sujet, par l’écriture automatique pendant la veille, pouvait exprimer ces idées fixes? Plus souvent encore nous avons constaté que le sujet, dans tel ou tel état hypnotique, retrouvait complètement la mémoire de ces idées fixes subconscientes....elles existent à part dans une seconde pensée séparée de la première.
Il y en a qui sont à contenu sexuel:

    «Il s’agit donc d’une aventure sexuelle assez grave pour avoir troublé le sujet pour lui laisser un souvenir pénible, souvenir capable de déterminer encore maintenant de l’émotion, de la fatigue et des troubles psychologiques. Si on entend le mot dans ce sens l’analyse psychologique, à l’inverse de la psycho-analyse, constate que tous les névropathes n’ont pas eu de telles aventures sexuelles et n’observe de tels souvenirs traumatiques que chez un nombre restreint de malades...La seule chose qui me paraît importante, c’est que nous n’observons pas de tels troubles chez tous les névropathes sans exception et que le souvenir traumatique de contenu sexuel n’est pas chez eux constant et nécessaire...
Il y en a d’autres qui sont d’origine très diverse:

    «Une analyse psychologique impartiale constate chez les névropathes d’autres troubles et d’autres souvenirs traumatiques qu’il n’est pas légitime de confondre avec des souvenirs d’aventures sexuelles...il faut reconnaître que les accidents hystériques ont très souvent pour origine des idées fixes de nature très différente.
Il faut en tenir compte dans le diagnostic:

    ...la réminiscence traumatique joue un rôle important dans un certain nombre de névroses et de psychoses. Entre ceux qui ne se préoccupent jamais de la réminiscence traumatique et qui ignorent même son existence et ceux qui l’imaginent partout il serait juste de placer ceux qui la constatent dans des cas déterminés. Pour ceux-là il faudrait établir quelques règles de diagnostic...Une première indication peut être donnée par une sorte d’élimination: une dépression qui semble accidentelle, qui n’est pas en rapport avec l’état du sujet depuis sa jeunesse, qui ne dépend pas d’une altération visible de sa santé peut être en rapport avec une réminiscence de ce genre... Il ne faut donner aux symptômes une interprétation historique que lorsque l’observation clinique le rend indispensable et il ne faut jamais se permettre des suppositions dangereuses... C’est quand on ne trouve aucune explication dans la vie actuelle qu’il est juste de chercher dans la vie passée du sujet. Je ne puis m’associer complètement aux critiques qui craignent d’attirer ainsi l’attention du sujet sur des détails de sa vie et sur des idées fixes. Evidemment il y a eu sur ce point des exagérations absurdes qui ont tout à fait compromis ces études. Mais l’exagération est aussi mauvaise dans un sens que dans l’autre. Autant dire que le chirurgien ne doit jamais toucher une plaie de peur de la salir et de l’infecter: tout le monde sait qu’il doit y toucher, mais y toucher proprement. Si le médecin n’est pas convaincu d’avance qu’il va trouver un événement responsable de toute la maladie et s’il ne s’entête pas à exiger que cet événement soit d’ordre sexuel, il pourra faire cet examen avec tact et sans troubler outre mesure le malade. L’étude de la vie antérieure du malade est indispensable et elle doit être faite avec le sujet lui-même, car nous avons besoin de constater les souvenirs qu’il possède de telle ou telle période, la façon dont il les exprime, le degré auquel il les a assimilés.
Le traitement: « la réintégration dans la conscience »

    Dans mes premières études, 1889-92, sur les réminiscences traumatiques, j’avais signalé un fait assez surprenant, c’est que dans plusieurs cas les recherches de ces anciens événements, l’expression par le sujet des difficultés qu’il avait rencontrées et des souffrances qu’il avait conservées à leur propos amenaient une transformation remarquable et rapide de l’état maladif et déterminaient une guérison assez surprenante.

    Déjà dans ces premiers écrits j’étais arrivé non sans une certaine surprise à cette opinion que la réminiscence était pathologique parce qu’elle était dissociée; elle subsistait isolément en dehors de l’ensemble des sensations, des idées qui constituent la personnalité, elle se développait isolément sans contrôle et sans contre-poids et le trouble cessait quand elle rentrait dans la synthèse de la personnalité.
L’existence indéniable des souvenirs traumatiques et l’utilité de l’hypnose pour les découvrir:

    Nous comprenons maintenant que ces idées peuvent exister en lui ( le malade), bien qu’il n’en ait pas conscience. Et ce n’est pas là une simple supposition vraisemblable, c’est un fait que l’on peut démontrer cliniquement (mes italiques). Combien de fois n’avons-nous pas montré que le sujet, par l’écriture automatique pendant la veille, pouvait exprimer ces idées fixes? Plus souvent encore nous avons constaté que le sujet, dans tel ou tel état hypnotique, retrouvait complètement la mémoire de ces idées fixes subconscientes.
Conclusion:

    C’est quand on ne trouve aucune explication dans la vie actuelle qu’il est juste de chercher dans la vie passée du sujet. Je ne puis m’associer complètement aux critiques qui craignent d’attirer ainsi l’attention du sujet sur des détails de sa vie et sur des idées fixes. Evidemment il y a eu sur ce point des exagérations absurdes qui ont tout à fait compromis ces études. Mais l’exagération est aussi mauvaise dans un sens que dans l’autre.

Par ces textes de Janet , je pense avoir démontré à quel point sa théorie est actuelle et sa position pondérée par rapport aux réminiscences traumatiques: leur existence, la diversité de leur contenu, la nécessité d’en tenir compte dans le diagnostic et leur traitement grâce à l’hypnose. C’est exactement ce que fait la thérapie par le tunnel.


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